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jeudi 1 mai 2008

Un homicide et la Nouvelle-Calédonie menace de s'embraser

Nº2269  SEMAINE DU JEUDI 01 Mai 2008

Requiem pour un kanak

Février 2002, un père de famille est victime d'un mystérieux tireur lors d'affrontements entre Kanaks et Wallisiens. Six ans plus tard, l'acquittement du jeune Wallisien un temps suspecté du meurtre risque d'exacerber les tensions au moment où le territoire approche d'échéances politiques décisives

De notre envoyée spéciale Florence Aubenas

Combien de fois Laurent Vili a-t-il rêvé de ce moment-là, son retour au village de l'Ave-Maria, l'église blanche au clocher rouge sous la frange sombre des palmiers et les maisons en chapelet, le long du mince fil de goudron dans la brousse des collines ? Vili est né là, en Nouvelle-Calédonie, dans ce village de Wallisiens émigrés en terre kanak. A l'Ave-Maria, Vili est souvent cité en exemple aux jeunes gens : champion d'athlétisme, il est devenu joueur de rugby professionnel à Montpellier. Fano, son père, est le chef coutumier du village. Ses frères et soeurs ont réussi diplômes et mariage. Et chez les Wallisiens, où le succès se mesure au nombre de cochons dans l'enclos, les Vili engraissent près de 70 bêtes.
Laurent Vili était à Montpellier, à 20 000 km de là, quand sa famille l'a appelé : «Ici, c'est la guerre.» Des jeunes Kanaks de la tribu de Saint-Louis, qui vivent de l'autre côté de la rivière, juste en face de l'Ave- Maria, ont lancé un ultimatum aux Wallisiens : il leur faut quitter le village, pour toujours. En manière d'avertissement, six maisons ont été brûlées, dont celle des Vili. Femmes et enfants ont dû s'enfuir en pleine nuit, il y a trois blessés. Les bêtes ont été tuées et les têtes des cochons plantées sur des piques. «La prochaine fois, c'est votre tour.»
Vili n'a jamais tenu un fusil. Il a du mal à se dire qu'on n'est pas en train de lui raconter un film. Quand il revient à l'Ave-Maria, il découvre les armes qui circulent, les hommes qui se préparent, les tours de guet. Des fusillades éclatent toutes les nuits. Les hommes n'osent plus s'éloigner du village : la plupart perdent leur travail. Les enfants ne vont plus à l'école, ils vivent enfermés dans les maisons avec les femmes, par crainte des tirs.

Le matin où expire l'ultimatum des Kanaks, Vili est allongé dans les herbes hautes, au bord de la rivière, une carabine 270 sur l'épaule. Il ne s'est jamais senti aussi seul. «Abandonné de tous.» Les tirs ont repris. Dans la lunette de son fusil, Vili aperçoit un Kanak qui a traversé du côté wallisien. Il n'arrive pas à distinguer ses traits. Il sait qu'il le connaît, forcément. Les gamins des deux rives ont grandi côte à côte. Les images défilent, au football, à l'école. Qui est-ce ? Yann ? Yvon ? Glenn ? Vili a tout à coup l'impression que l'autre l'a repéré. Il baisse le viseur sur la cuisse. Tire. Le jour même, on annonce que Jean-Marie Goyetta, tranquille père de famille kanak, a été blessé le long de la rivière. Lorsqu'il meurt à l'hôpital, quelques semaines plus tard, Vili est déjà rentré à Montpellier. Il est hanté par l'image de cet homme dans la lunette de son fusil. «Est-ce que je l'ai tué ou pas ?» C'était en février 2002.
Six ans après les faits, Vili comparaît aux assises à Nouméa pour la mort de Goyetta. La capitale est à une demi-heure à peine de l'Ave-Maria, avec ses villas neuves, ses 4x4 de luxe, le boom du nickel, qui adoucit tout, même la pauvreté et la politique. Durant ces années, les «Nouvelles Calédoniennes», unique journal local, ont abondement titré sur la «guérilla interethnique à l'Ave-Maria». Nul n'a jamais ignoré la situation, ni les élus, ni les partis, ni les représentants de l'Etat français. On ne pense même qu'à ça : un sondage relève que 80% de la population s'inquiète alors de ces violences et plus de la moitié redoute qu'elles ne se propagent. Mais personne ne bouge, tétanisé «comme si chacun avait peur de soulever le couvercle de cette marmite-là», dit Emmanuel Kasarhérou, directeur du prestigieux centre culturel Tjibaou. Comme si les 23 hectares de l'Ave-Maria ressemblaient soudain à la tragédie en miniature de ce qui pourrait de nouveau se passer en Nouvelle-Calédonie, si les choses tournaient mal. «Nous avons conscience d'être toujours au bord du précipice», dit l'historien Louis-José Barbançon. Et toujours habité par cette peur que reviennent les «événements», comme on appelle ici les sanglantes années 1980.

Le hasard du calendrier renforce encore les parallèles : le procès Vili coïncide avec l'impressionnante série des commémorations en cette année 2008 : les 20 ans des «accords de Matignon», traité de paix signé en 1988 entre Kanaks et Caldoches, pour arrêter les violences et enclencher une décolonisation pacifique. En 1998, viennent les «accords de Nouméa» - encore un anniversaire - avec notamment le transfert des compétences vers la Nouvelle-Calédonie. Le processus devrait déboucher sur un référendum à partir de 2014, où un corps électoral (spécialement délimité) décidera du nouveau statut : indépendance ou autonomie. Dans sa philosophie, cet édifice complexe se résume en une émouvante formule, tirée des accords de Nouméa : «le destin commun», à bâtir entre les 41% de Kanaks, les 35% de Caldoches, les 10% de Wallisiens. Ces mots de «destin commun» sont sans doute ceux que tout visiteur entendra le plus souvent pendant son séjour, martelés sur tous les tons, véritable boussole du territoire, y compris pour s'y opposer. Dès lors, le dossier de l'Ave-Maria a le pouvoir de certaines «affaires» : tout le monde s'y perd et tout le monde s'y retrouve. Epuration ethnique ou litige foncier, simple soubresaut de violence ou signe avant-coureur que le «destin commun» n'est pas si évident ?
Retour près de l'église blanche, là où la rivière sépare deux communautés, mais aussi deux mémoires. Fano Vili, le père de Laurent, est un des premiers Wallisiens à s'être installés près de la mission catholique, à la fin des années 1950, sur la berge de l'Ave-Maria. A l'époque, une campagne avait été organisée à Wallis-et-Futuna, îlots surpeuplés, pour encourager l'émigration vers la Nouvelle-Calédonie : les mines de nickel réclamaient des bras et les églises des âmes. Ici, «les Wallisiens font un travail que personne ne veut faire et ils aiment ça, dit Mickaele Lape, lui aussi de l'Ave-Maria. On se défonce, on est là pour améliorer notre situation.» D'année en année, le village s'étend, maisons plantées en désordre, sans eau ni électricité, échappant même au contrôle des pères de la mission. Il n'y a qu'une constante, unique sur le territoire : ne viennent ici que des Wallisiens.
Les «événements» des années 1980 vont donner à l'Ave-Maria sa couleur politique : anti-indépendantiste. Marianne Vili, soeur de Laurent, dit qu'elle a essayé de comprendre, même si elle n'a pas «le même vécu» que ses parents. «Pendant les troubles, les gens du RPCR [parti loyaliste, dissous depuis] cherchaient des gens pour les aider : mon père est chef coutumier, c'était facile d'aller chez lui. Il s'est senti reconnu. Il a pris sa carte, il emmenait les gens voter en voiture. Pour les non-Kanaks, la France, c'est aussi la sécurité.» Un maçon se souvient aussi des milices loyalistes venues recruter les Wallisiens à l'Ave-Maria : «Ils nous avaient dit que les Kanaks allaient nous attaquer. On avait peur. On a pris l'habitude de monter avec les Caldoches dans les coins chauds. De toute façon, on se sentait proche d'eux : qui nous donne du travail si ce n'est eux et l'Etat ?»
De l'autre côté de la rivière, dans la tribu kanak, les «événements» ont un visage, celui de Léopold, tué à 17 ans par des gendarmes alors qu'il convoyait des armes pour les indépendantistes du FLNKS, en 1987. «Les jeunes ont grandi avec ce mort pour lequel personne n'a jamais été condamné par la justice», explique Jean-Charles Némeadjou, un des porte-parole à Saint-Louis. Sur cette rive-là aussi, la population a été façonnée par la colonisation. Les Européens voulaient y créer une zone tampon contre les Kanaks de la brousse. Plusieurs tribus en partie décimées, transportées de tout le pays, sont parquées en une cohabitation forcée, dans cet étonnant entrelacs de huttes et de verdure, de champs et de cases que décorent les bois sculptées ou le drapeau de la Kanaky. Aux portes de Nouméa, la tribu de Saint-Louis traîne le surnom de «nid de guêpe» : «Quand on dit qu'on vient d'ici, on ne nous donne pas de travail.» Pendant des décennies, ceux de l'Ave-Maria et ceux de Saint-Louis se sont observés par-dessus la rivière, sans lien véritable que ce face-à-face, décidé par les tours de passe-passe de l'histoire, deux misères concurrentes qui se frottent et s'irritent. Au dernier recensement, ils étaient un peu plus de mille de chaque côté.
C'est par hasard, un matin de 2001, en conduisant son fils à l'école, que Jean, Kanak de Saint-Louis, a découvert ce qu'il appelle «le plan masqué» : la construction d'un lotissement de 120 logements du côté wallisien, financé par la province dans sa lutte contre l'habitat insalubre. A la tribu, les derniers grands travaux datent de 1976, des poteaux électriques et un peu de goudron. «Ils ont eu le sentiment qu'il n'y avait jamais d'argent pour eux et que, à côté, ça allait être Versailles», souvient le maire, Reginald Bernut (UMP). Dès lors tout devient offense, et toute offense devient mortelle, une bagarre entre lycéens ou un barrage dressé par les Wallisiens. La situation est d'autant plus mal vécue que les prêtres de la mission viennent de restituer à la tribu de Saint-Louis les 400 hectares de leur terre coutumière que l'église s'était appropriée. Dans la foulée, les Kanaks ont autorisé les Wallisiens à rester sur leurs 23 hectares. «Nous les avons accueillis sur nos terres et maintenant, ils veulent faire la loi et nous manquent de respect», dit Désiré Tein, un des responsables. L'ultimatum est donné, pour janvier 2002.
A Paris, où la campagne présidentielle bat son plein, la Calédonie n'intéresse plus grand monde. La brusque possibilité d'une explosion kanak ressemble à un scénario d'apocalypse : le spectre du massacre d'Ouvéa, en 1988. En pleine présidentielle déjà, un groupe d'indépendantistes avait pris en otages 23 gendarmes, après en avoir tué 4. L'assaut pour les libérer fait 19 morts kanaks et deux militaires. «Pendant la crise de l'Ave-Maria, les directives sont resté les mêmes : pas de bruit, surtout vers la métropole et une gestion technique de la situation», se souvient un haut fonctionnaire. Un plan prévoit de déployer des gendarmes sur les deux berges de la rivière. Ceux de Saint-Louis refusent, à la mémoire de Léopold, le mort de 1987 : «Un gendarme reste un gendarme, aucun dialogue n'a jamais été possible avec eux, seulement un rapport de force», tranche Pascal. Lui-même est policier, un des rares de Saint-Louis à avoir poussé jusqu'au bac. Une vingtaine de gendarmes sont alors déployés, côté Ave-Maria. Lorsqu'un Wallisien vient se poster derrière leur blindé, il est chassé : «Assurez votre défense vous-même.» Ils ont pour consigne de se couvrir et se replier en cas d'alerte. «Surtout, ni prise d'otage ni bavure.» Au bout de vingt mois de violence, trois morts, 13 blessés dont deux gendarmes, ceux de l'Ave-Maria ont été évacués en septembre 2003. Certains attendent encore un relogement définitif. Un fonctionnaire, toujours en poste, se souvient de sa «honte, une histoire qui reste ici comme une tache».
Laurent Vili vient d'être acquitté devant les assises de Nouméa, vaillamment défendu par François de Greslan et Gilles Gauer. Après une autopsie et une reconstitution bâclée et réalisée plus d'un an après les faits, des témoignages à l'audience ont révélé qu'au moins huit personnes se trouvaient en position de tir près de la rivière à l'heure du tir contre Goyetta, dont plusieurs armés de carabine 270. La composition des jurés et de la cour étaient entièrement européenne, à deux exceptions près. La Nouvelle-Calédonie ne compte qu'un seul magistrat kanak et aucun avocat.
A la tribu de Saint-Louis, on a hissé les drapeaux de la Kanaky. Des tribus voisines ont proposé «de venir nous donner un coup de main, comme pendant l'Ave-Maria : certains veulent tout faire péter», reprend Pascal le policier. Ceux de Saint-Louis ont refusé. «On sait qu'ici se joue le destin commun.»

 

Florence Aubenas
Le Nouvel Observateur

lundi 2 décembre 2002

Revue de presse