Mardi 16 Septembre 2003


ACTUALITE


Nouvelle-Calédonie / Société


LE FAIT DU JOUR
Saint-Louis : le départ des derniers Wallisiens.

Le déménagement des trente dernières familles wallisiennes de l’Ave Maria a commencé hier et devrait durer trois jours. Beaucoup préfèrent démonter ou brûler la maison où parfois ils sont nés.

«J’habite ici depuis 35 ans. J’ai construit ma maison moi-même, planté tous les arbres fruitiers que vous voyez. Aujourd’hui on doit partir. Alors j’ai préféré tout brûler. » Au milieu des tôles calcinées de ce qui fut sa maison, Luka Haveuki fixe l’horizon d’un dernier regard lourd et douloureux. Ses yeux rivés vers le village de Saint-Louis. Vers ceux qui ont finalement obtenu le départ de sa communauté. Les mots restent en travers de sa gorge. Comme lui, ils sont nombreux à avoir préféré brûler le logement qu’ils occupaient dans le village wallisien de l’Ave-Maria plutôt que de l’abandonner aux Mélanésiens qui vivent de l’autre côté de la rivière.
Depuis que le signal du départ des derniers Wallisiens a été donné, des colonnes de fumée s’élèvent çà et là dans le village de l’Ave-Maria.
Les premières maisons ont brûlé samedi. Le phénomène s’est poursuivi dimanche et a repris lundi. A chaque fois, c’est l’occupant en partance qui craque l’allumette. Quand les maisons ne brûlent pas, elles sont tout simplement démontées, désossées, mises en pièce et entassées en plaques sur des camions. « De toute façon, on nous a dit que tout allait être passé au bulldozer » remarque un habitant. « Alors… » Etrange et pathétique spectacle.

Des blindés sur la route

Lundi, dès 6 h 30, les blindés de la gendarmerie et des Mobiles vêtus de gilets pare-balles se sont positionnés tout le long de la route qui sépare les deux communautés en conflit, pour la sécuriser et permettre le passage des camions de déménagement. Destination, les logements sociaux de la SIC que la Province sud a mis à la disposition des derniers habitants.
Profitant de la réouverture de la route qui était bloquée depuis le 25 août, de nombreuses familles déjà parties, sont revenues passer quelques heures sur place afin de remporter leurs dernières affaires. Les uns finissent de démonter leur toit. D’autres attaquent au marteau et au burin les encadrements de portes et de fenêtres. La robinetterie est démontée, tout comme les bacs à douche et les baignoires. Seuls les murs en parpaings, les dalles de béton et les grosses pièces de charpente sont épargnés. Il s’agit de tout enlever et de tout emporter sur les pick-up ou dans les fourgonnettes affrêtées par la Province sud.
Ici où là, des enfants imitent leurs parents et tapent à coups de pied de biche sur des cloisons

Déchirure

Silencieuses, le cœur lourd, mais le plus souvent résignées, la plupart des trente familles encore présentes se sont préparées au départ de relativement bonne grâce. En cours de journée, plusieurs d’entre elles se sont cependant inquiétées de ce qu’elles considéraient comme un manque de garanties juridiques concernant leur départ. Car il ne leur était pas proposé de baux locatifs, mais de simples conventions temporaires d’occupation de leur nouveau logement. Le directeur de cabinet du haut-commissaire, Simone Mignard, représentante de la Province sud, et Frédéric De Greslan, avocat des familles wallisiennes, sont intervenus pour leur expliquer qu’il s’agissait d’une procédure normale en de semblables circonstances.
Le départ des personnes devrait se poursuivre aujourd’hui et demain mercredi. Jeudi et vendredi, des camions se chargeront de déménager les gros matériaux démontés par les familles.

Paroles de sinistrés

Soané Tafusimaï: « Je viens ici pour démonter ce qui reste de la maison familiale. Voyez, on avait tout reconstruit il y a quelques années, des murs en dur, une grande terrasse, sept chambres, une mezzanine. C’est immense, on vivait nombreux, plusieurs familles, beaucoup d’enfants, et mes parents au milieu. Et puis il y a eu tous ces tirs: voyez les impacts de balles. Aujourd’hui mes parents sont vieux, ils ont été relogés dans un petit appartement des tours de Magenta, sans leurs enfants ni leurs petits-enfants. Ils n’ont jamais vécu ainsi et je pense qu’ils ne s’y feront jamais. »

Atelui Niuliki, 31 ans: « Je suis né ici, j’ai grandi ici, je me suis marié ici. Tous les membres de la famille avaient leurs maisons les unes à côté des autres. Et puis j’ai perdu mon emploi à cause du conflit. Les blocages, les absences, mon patron a fini par me virer, comme beaucoup d’autres à l’Ave Maria. Maintenant, je loge à la SIC et faute de salaire, je n’ai plus de quoi payer mon loyer. Ici, je ne payais rien. Mes quatre enfants ont tous des difficultés scolaires. Pour nous, l’avenir ne va pas être facile. »

Ph.F.
 



NAVIGUEZ
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Démontées puis déménagées, les maisons sont ensuite incendiées par leurs anciens propriétaires. « Ce qui restait ne profitera à personne ! ». Ces bâtiments étaient de toute façon voués à la démolition dans les jours à venir. photos : Marcel Le Pechoux


 
Vingt et un mois de conflit ethnique

C’est en novembre et décembre 2001 que d’importants affrontements se sont produits entre la tribu mélanésienne de Saint-Louis au Mont-Dore et le village Wallisien de l’Ave Maria.
La tribu de Saint-Louis réclame le départ de tous les Wallisiens (environ un millier il y a 20 mois) installés là, et la rétrocession à son bénéfice des terres qu’ils occupent.
Trois personnes (deux Mélanésiens et un Futunien) ont trouvé la mort au cours des nombreux échanges de tirs qui ont eu lieu depuis, et quelques dizaines d’autres ont été blessées, le plus souvent par balle.
Plusieurs maisons ont été incendiées.

Accord de trêve

Parallèlement, un conflit ouvert a opposé les chefferies rivales qui se disputent l’autorité à l’intérieur de la communauté mélanésienne. Ces querelles de clans sont-elles mêmes à l’origine de plusieurs blessés par balles et de plusieurs incendies.
En octobre 2002, un accord est intervenu entre communautés rivales sous l’égide du haut commissariat et de la Province sud. Cet accord vise au complet départ des Wallisiens, en échange de quoi les coutumiers mélanésiens se sont engagés à tenir leurs troupes. Le processus engagé a permis d’assurer huit mois de relative tranquillité. Mais début juin 2003, en dépit du départ effectif de plusieurs centaines de personnes, les incidents et les exactions ont retrouvé une cadence inquiétante. Plusieurs personnes ont été blessées par balles et une voiture de gendarmerie a été incendiée.
Le 25 août 2003, une vaste opération de police judiciaire a été menée par les gendarmes dans la tribu mélanésienne. En représaille, la ligne à haute tension Yaté-Nouméa a été sabottée pour la seconde fois. Et les 100 derniers Wallisiens de l’Ave Maria ont été pris pris au piège par un barrage d’émeutiers sur l’unique route d’accès. Des pourparlers ont été menés tambour battant par le haussariat, la Province sud et les différentes communautés pour relancer le processus de relogement et aboutir au départ des derniers Wallisiens. Les opérations ont débuté hier matin.


 




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